Lettre ouverte aux Occitans pour la Palestine, la justice, la paix et la convivéncia

Voir sur jornalet.com pour la version originale en occitan et pour voir la liste des signataires.

« Notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens », Nelson Mandela

Nous, artistes, écrivain·es et autres actrices et acteurs de la langue et de la culture occitanes, souhaitons exprimer publiquement notre solidarité avec le peuple palestinien. Sans prétendre représenter l’ensemble de la population occitane, nous tenons à témoigner ici d’une démarche humaniste dans un contexte international particulièrement anxiogène. Il nous semble en effet qu’une prise de parole collective de notre part mérite d’être rendue visible, même tardivement, au regard de la gravité des violences actuelles en Palestine.

Nous exprimons notre profonde inquiétude face aux tentatives visant à restreindre, voire à disqualifier, en Europe et plus particulièrement en France, les soutiens au peuple palestinien. Il nous apparaît qu’au-delà du contexte immédiat, se profile aussi l’impossibilité, ici même en Occitanie et ailleurs dans le monde, d’un avenir commun fondé sur la justice et le respect des droits humains, qu’ils soient culturels, linguistiques ou spirituels.

L’histoire des pays d’oc (conquête brutale et meurtrière perpétrée au nom de Dieu, annexion accompagnée d’un système inquisitorial basé sur la délation, successives guerres dites de religion, dénégation linguistique et culturelle constante jusqu’à l’éradication) nous rend pleinement solidaires de l’ensemble des peuples discriminés et agressés. Nous luttons pour assurer leurs droits, leur dignité et leur liberté, partout dans le monde, qu’ils soient kurde, ouïghour, amérindien, soudanais, basque ou palestinien.

À la suite du cardinal toulousain Saliège qui s’était courageusement opposé au judéocide en cours dans l’Europe des années 1940, nous affirmons la nécessité d’« une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits » envers « nos Frères » et Sœurs quels qu’ils soient. En vertu de cette humanité commune, nous dénonçons les multiples injustices subies par le peuple palestinien depuis près d’un siècle, et en particulier le processus actuel de nettoyage ethnique observé à Gaza1 et en Cisjordanie. Les massacres de populations ne peuvent que susciter notre indignation. Qui assassine les enfants interdit tout avenir aux peuples concernés. Voilà pourquoi nous dénonçons avec la même détermination les massacres qui ont frappé les Israéliens, le 7 octobre 2023. Il s’agit de faire évoluer le discours dominant qui favorise la loi du plus fort au détriment de la justice, de la réparation historique et de l’égalité totale des droits. Ces droits fondamentaux constituent les seuls leviers susceptibles de désamorcer le cercle de vengeances et de violences, afin de mener vers une paix durable et vers la réconciliation.

Nous comprenons le choix de celles et de ceux, parmi nous, de confession juive, qui ont décidé de partir en quête d’un refuge à l’abri des persécutions. Cette aspiration, toutefois, ne saurait se réaliser au détriment des droits des Palestiniens. Les sociétés européennes seraient-elles aujourd’hui incapables de penser la pluralité des cultures ?

Nous n’amalgamons pas l’antisémitisme, qui relève du racisme, de la critique du sionisme, qui relève de l’idéologie politique. Rappelons que le sionisme n’a été adopté que tardivement et progressivement par les communautés juives européennes, sans jamais convaincre la totalité d’entre elles.

Nous sommes conscients des dérives des discours identitaires, des limites et des contradictions des États-Nations, ainsi que des amalgames qui entourent l’identité et le territoire, de la nocivité des nationalismes expansionnistes et du recours au divin, qui engendrent tant de fanatisme.

L’histoire occitane, non exempte de contradictions, reste riche d’enseignement. Des espaces de relative tolérance et de coexistence ont été régulièrement expérimentés, augurant d’une autre société, d’un autre avenir commun. Il faut noter que la présence du judaïsme en pays d’oc est plus ancienne encore que celle du christianisme2. Considérer les juifs occitans et européens comme des étrangers revient à les exclure d’une longue histoire commune. La civilisation médiévale des Troubadours a porté, selon la philosophe Simone Weil, un idéal de bienveillance entre communautés différentes, dont les juifs autochtones et les Séfarades venus d’Al-Andalus qui ont contribué au rayonnement de cette société. Pour la philosophe, cela répond « à des aspirations qui n’ont pas disparu et que nous ne devons pas laisser disparaître ». Les diverses communautés juives, à l’égal des autres communautés méditerranéennes, doivent pouvoir vivre où que ce soit, dans la sécurité, la dignité et le respect de leur spécificité. Nos sociétés ne sauraient être complètes sans leur présence et leurs apports. Plus largement, nous défendons l’idée que toute personne résidant en terre d’Oc, quelles que soient ses croyances et ses origines, fait partie de notre communauté de destin. « Je veux que tout homme qui viendra habiter [ici] soit libre » disait déjà en 1187 la charte de la ville de Millau.

Nous exprimons l’espoir que les Palestiniens — qu’ils résident en Palestine ou qu’ils soient en exil dans l’attente du retour — et les Juifs israéliens puissent vivre dans l’égalité et le respect mutuel des différences, sur le territoire historique de la Palestine, comme cela fut le cas avant la création d’Israël3. Nous revendiquons, pour ici comme pour là-bas, la convivéncia entendue comme « l’art de vivre ensemble dans le respect mutuel de l’altérité »4 .

Nous appelons tous nos compatriotes occitans, occitanophones ou non, à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour que cessent les massacres et les injustices en Palestine-Israël, et pour que s’apaisent les tensions politiques et religieuses chez nous comme partout dans le monde.

Certes la tâche est particulièrement âpre, mais la population palestinienne, digne et tenace dans son désir de justice, nous exhorte à travers la voix du grand poète Mahmoud Darwish :

« Nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir. Espoir de libération et d’indépendance. Espoir d’une vie normale où nous ne serons ni héros, ni victimes. Espoir de voir nos enfants aller sans danger à l’école. Espoir pour une femme enceinte de donner naissance à un bébé vivant, dans un hôpital, et pas à un enfant mort devant un checkpoint militaire. Espoir que nos poètes verront la beauté de la couleur rouge dans les roses plutôt que dans le sang. Espoir que cette terre retrouve son nom originel : terre d’amour et de paix. Merci de porter avec nous le fardeau de cet espoir. »5

Alem Surre Garcia & Primaël Montgauzi, avril 2026

1 Que de nombreuses associations de défense des droits humains décrivent plus spécifiquement pour Gaza depuis le 8 octobre 2023 comme un génocide, selon les critères établis par la Convention de l’ONU de 1948 (Amnesty International, Human Rights Watch, B’Tselem et Physicians for Human Rights notamment), ainsi que la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU publiée en septembre 2025.

2 « Les communautés juives, déjà présentes en Pays d’Oc dès le IIe siècle avant Jésus-Christ, s’augmentent des séfarades qui apportent tout leur savoir andalousien », in Alem Surre Garcia, La Convivéncia, Éditions Tròba Vox, 2023

3 Voir Elias Sanbar, Figures du Palestinien. Identité des origines, identité de devenir, Éditions Gallimard, 2004

4 Alem Surre Garcia, op. cit.

5 Discours de Mahmoud Darwich devant la délégation internationale des écrivains à Ramallah le 25 mars 2003

Signataires

  1. Alem Surre Garcia, écrivain, co-auteur de la lettre
  2. Primaël Montgauzi, auteur-compositeur-interprète, co-auteur de la lettre
  3. Aderyn Bahari, activiste cultural occitan
  4. Clementina Bancarèl, journaliste
  5. Franc Bardòu, poète
  6. Barrut, groupe de musique
  7. Alan Barthélemy-Vigouroux, militant occitaniste
  8. Pantxix Bidart, auteur-compositeur-interprète basque
  9. Séverine Bonnin, chanteuse
  10. David Bordes, conteur
  11. Emilia Bòsc, actrice culturelle occitane
  12. Joèu Bouc, acteur culturel et élu local
  13. Martine Boudet, autrice, directrice d’ouvrage
  14. Romain Brunel, auteur-compositeur-interprète
  15. BRUSC, Association culturelle pyrénéenne
  16. Silvan Chabaud, écrivain, professeur, chanteur
  17. Cocanha, groupe de musique
  18. Gerard Cairon, acteur culturel occitan
  19. Arnaud Cance, chanteur et comédien
  20. Silvan Carrère, auteur-compositeur-interprète e journaliste
  21. Danís Chapduèlh, acteur culturel occitan
  22. Joan-Carles Codèrc, artiste graphique
  23. Cyril Cognéras, militant Occitan
  24. Jean-Noël Commeres, journaliste
  25. Gauthier Couffin, secrétaire départemental de l’union syndicale Solidaires d’Aveyron
  26. Jérémy Couraut dit « Djé balèti », auteur-compositeur-interprète
  27. Paulin Courtial, artiste musicien
  28. Leò Cros-Humbert, professeur d’occitan, militant associatif
  29. Aimat Daillut, musicien (Les Dayac)
  30. Olivier Daillut, acteur culturel occitan
  31. Zéphir Daillut, musicien (Les Dayac)
  32. Julia Edwards Masoliver, activiste culturelle, militante associative
  33. Felip Espinasse, musicien et réalisateur
  34. Joan-Miquèu Espinasse, musicien et conteur
  35. Eyes Of Simurgh, groupe de musique
  36. Matiu Faure, agent de diffusion des patrimoines immatériels
  37. Remèsi Firmin-Trocha, acteur cutlurel occitan
  38. Sylviane Franzetti, militante occitaniste
  39. Gwenaël Gillet, Activiste et militant culturel
  40. Goulamas’K, groupe de musique
  41. Loïson Grangèr, calamejaire
  42. Lisa Gròs, écrivaine, conteuse et vidéaste
  43. Fred Handy, conteur et comédien
  44. Joris Heitz, acteur culturel occitan
  45. ⁠Evelyne Hière-Susbielles, actrice culturelle occitane 
  46. Toni de L’Hostal, auteur-compositeur-interprète valencien
  47. Sòfia Jacques, musicienne
  48. Jaume Jaussaud, enseignant
  49. Noa Tendero Jovaní (N. Jovaní), jornalista independanta
  50. Laurent Labadie, artiste
  51. Jòrdi Labouysse, conférencier et historien
  52. Virginia Lago, professeure d’occitan
  53. Anaïs Lahitette-Larroque, institutrice occitane
  54. Marie-Françoise Laï, militante occitaniste
  55. Jean-Luc Landi, professeur d’occitan et croniqueur
  56. Pèir Lavit, graphiste
  57. Diwa Lecherpy, militant·e
  58. Joan-Marc Leclercq, musicien
  59. Domenja Lekuona, productrice ràdio
  60. Liza l’Occitana, autrice-compositrice-interprète et journaliste
  61. Aelis Loddo, musicienne
  62. Daniel Loddo, artiste, responsable de l’Association CORDAE La Talvera
  63. Ferriol Macip, journaliste
  64. Guilhèm Mailles-Tilhac, chargé de production cinématographique et artiste
  65. Mans de Breish, auteur-compositeur-interprète
  66. ⁠Anne-Marie Marc, actrice culturelle occitane
  67. Jean-Paul Martin, militant occitaniste
  68. Mauresca Fracas Dub, groupe de musique
  69. Mc’s du Midi, groupe de musique
  70. Florant Mercadier, conteur
  71. Juliette Minvielle, musicienne
  72. Miquèu Montanaro, compositeur et musicien
  73. Coralie Nazabal, autrice-compositrice-interprète
  74. Geors Nosella, acteur culturel occitan
  75. Florenç Pòns, graveur et acteur culturel occitan
  76. Julien Primus, musicien
  77. Laurí Privat, artiste (camp.liure)
  78. Alan Puech, militant politique occitan
  79. Celina Ricard, artiste, membre du groupe La Talvera
  80. Alan Roch, poèta, conteur
  81. Rodín, musicien
  82. Cédric Rousseu, journaliste indépendant
  83. Fabien Salabert, ingénieur du son
  84. Vicenta Sanchez, assistante de programmes audiovisuels en occitan
  85. Alan Sibé, militant occitaniste
  86. Rafèu Sichel-Bazin, enseignant-chercheur en linguistique occitane
  87. Roxane Sourbier, professeure d’occitan e créatrice de contenu internet
  88. Gerard Tautil, auteur militant
  89. Manu Theron, musicien
  90. ⁠Joan Thomàs, professeur d’occitan
  91. Chokri Trabelsi, musicien
  92. ‌Fredí Varvenne, acteur culturel
  93. Cédric Viala, aka Drac de Mauresca et Mc’s du Midi
  94. Zifsi, rappeur

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