La loi Yadan, heureusement écartée des débats à l’Assemblée nationale française, pourrait refaire surface sous peu dans une nouvelle version. Il semble donc important de continuer à analyser et à communiquer autour des enjeux d’un tel texte de loi qui pourrait créer une situation extrêmement dangereuse pour les défenseurs des droits des Palestiniens, mais aussi pour les militants contre l’antisémitisme et, partant, pour les membres des communautés juives de France.
En effet, et même si cela peut paraître paradoxal à première vue – ce n’est en fait paradoxal que parce que l’opinion commune européenne est encore largement et profondément imprégnée des tropes judéophobes –, l’adhésion des non-juifs au projet d’exode des juifs du monde entier vers la Palestine afin d’y constituer un état repose sur la croyance antisémite que tout juif, quels que soient son origine, sa langue, sa culture et son lieu de vie, est, par essence, un oriental, un sémite, un Palestinien, un étrangeri. Ainsi le soutien au sionisme entérine l’idée antisémite que les juifs sont des étrangers à l’endroit où ils vivent et auprès de leurs compatriotes, car ils deviennent alors, bon gré mal gré, de potentiels citoyens de l’état d’Israël. Le seul ministre juif du gouvernement anglais à l’époque de la déclaration Balfour s’en émouvait et exprimait son vif désaccord vis-à-vis du projet sioniste qui condamnerait selon lui tout juif à « aller vivre avec un peuple qui lui est étranger, mais auquel ses compatriotes chrétiens lui ont dit qu’il appartenait, ou rester dans le pays auquel il pensait appartenir comme un hôte indésirable ».ii
Ce trope judéophobe s’est développé au Moyen-âge en Europe, à un moment où l’extrémisme catholique, dans le cadre de la Reconquista espagnole, se mêlait au politique et à la volonté d’annihiler le pluralisme pré-existant. « Avant le XIIIe siècle, il n’existe aucune altérité dans la représentation des individus de confession juive »iii et ce n’est qu’à partir de ce moment que commence à se mettre en place une véritable politique d’exclusion physique et symbolique de cette communauté religieuse. C’est aussi à cette époque que l’on impose un peu partout en Europe, et notamment dans le jeune royaume de France agrandi des terres occitanes récemment conquises par la force la plus brutale, le port de la rouelle, petit morceau de tissu ancêtre de la sinistre étoile jaune, afin de distinguer les juifs des non-juifs. Car rien ne ressemble plus, physiquement et culturellement, à un Européen juif qu’un Européen chrétien ou musulman ! On retrouve d’ailleurs ce type de marque vestimentaire distinctive dans le monde arabo-musulman afin de distinguer et de discriminer les arabes juifs et chrétiens – les dhimmis – pour les mêmes raisons qui rendent autrement impossible la différenciation des populations. Preuve s’il en est que la différence n’est pas d’ordre ethnique, et que si cela invalide la légitimité de la conquête de la Palestine par les populations juives d’Europe, c’est aussi, de manière positive, une façon de lutter contre toute volonté d’exclure les communautés juives du récit national ou continental européen, et donc de s’opposer à tout discours réellement antisémite. Rappelons aussi que le judaïsme est plus ancien encore que le christianisme, en Europe, notamment dans les zones méditerranéennes, que l’exil des juifs de Palestine suite à la chute du temple est un mythe historiquement faux, et que la plupart des juifs d’Europe et d’Afrique du Nord sont issus de populations converties au judaïsme dès le IIe siècle avant Jésus-Christiv.
Si certains juifs en Europe ont pris le parti du sionisme, c’est avant tout par retournement du stigmate raciste, un phénomène bien connu de la sociologie qui désigne la réappropriation et la revendication par un groupe discriminé ou marginalisé du ou des éléments utilisés pour le discriminer. Ainsi ces « personnes retournent alors la mise en cause qu’elles subissent, cette stigmatisation, en un motif d’identification valorisante »v. En l’occurrence, le sionisme correspond à l’acceptation et la revendication par certains membres des communautés juives européennes d’une origine orientale et sémite fantasmée par les judéophobesvi. C’est pour cette raison d’ailleurs que les premiers à s’opposer idéologiquement au sionisme sont des personnalités juivesvii, souvent bien intégrées dans la société européenne et dont le ministre Montagu est un exemple probant. En effet, celles-ci perçoivent le danger à ce que les juifs, ou une majorité de juifs, se rallient à un mouvement qui, d’une part, donne raison aux fantasmes judéophobes de l’Europe des XIXe et XXe siècles et qui, d’autre part, pourrait justifier l’expulsion ou, a minima, la nouvelle mise au ban des populations juives qui avaient pourtant acquis, quoi que de manière encore très fragile, l’égalité avec les non-juifs depuis un siècle environ dans presque toute l’Europe. L’adhésion au mouvement sioniste des juifs européens n’est allée grandissant au XXe siècle qu’en raison des persécutions toujours plus importantes et violentes subies en Europe, des pogroms d’Europe de l’Est, aux régimes fascistes et jusqu’à la « solution finale » nazie. Cependant, si l’on peut bien comprendre les raisons qui ont poussé plus d’un de nos compatriotes juifs à chercher refuge hors d’Europe et à souhaiter vivre selon ses propres lois dans un état qui lui assure sécurité, dignité et liberté, on ne peut se satisfaire de cet état de fait, et tout notre combat doit être mené en vue de permettre aux juifs comme aux autres communautés minoritaires qui vivent ici, de pouvoir vivre pleinement libres, dignes et en sécurité chez elles, en Europe. Le pis-aller de l’exode des juifs n’est pas une solution qui doit contenter les non-juifs. Au contraire, tout le combat contre la judéophobie – i.e. l’antisémitisme – doit être, pour les non-juifs, de lutter contre tout ce qui pousse leurs compatriotes juifs à souhaiter quitter leur pays d’origine. En cela, on peut dire que l’élan sioniste est la preuve de la défaite des idéaux humanistes et politiques de la démocratie et du républicanisme. Et la faute est à imputer aux non-juifs, incapables de penser la pluralité de leur propre société. L’adhésion, voire le soutien spontané et quasi unanime, des Européens non-juifs au sionisme et à la légitimité de la création d’un état juif sur la terre de Palestine est la preuve la plus évidente de la persistance des tropes antisémites les plus anciens et les plus pernicieux dans la psyché occidentale, à savoir la croyance profondément judéophobe que les juifs seraient une race à part, des orientaux qui n’auraient rien en commun avec le reste des Européens, des étrangers errants et des apatrides qui devraient retourner sur leur terre originelle et, partant, quitter l’Europe qui serait exclusivement une terre chrétienne. Le fondateur du sionisme Theodor Herzl l’avait d’ailleurs bien compris, qui écrivait dans son journal que « les antisémites deviendront nos amis les plus fiables, les pays antisémites nos alliés »viii. Et l’histoire lui donne raison, où l’on voit que les états et les partis d’extrême droite dans le monde, et particulièrement en Europe, sont les plus prompts à soutenir Israël et le sionisme. En effet, le sionisme a l’avantage, pour ces derniers, de faire valider par leurs victimes d’hier, le schéma de pensée raciste que les fascistes et autres nazis défendaient, à savoir le fait que les juifs seraient un corps étranger à la race blanche européenne. Mais qui plus est, il permet aussi qu’un pays allié de l’Occident conquière, pour les intérêts des Occidentaux, des terres hautement stratégiques en Orient, et expulse, voire massacre des populations arabes tout en se lavant les mains de ces atrocités. Ainsi, le soutien au sionisme peut-il être compris comme un cynisme éhonté du monde non-juif occidental qui utilise et manipule ses anciennes victimes pour en faire le bras armé de sa volonté de domination géopolitique et stratégique, c’est-à-dire de son impérialisme. Et ce, tout en présentant les juifs comme les seuls responsables – ou les premiers responsables – de cette entreprise et donc, en les rendant d’autant plus vulnérables aux potentielles velléités de vengeances, partout dans le monde. De plus, si l’on admet que le sionisme est une réparation et un droit que nul ne peut retirer à ceux qui, membres des communautés juives, souhaitent vivre dans un état spécifiquement juif (car rien n’empêche et ne doit empêcher les juifs qui le désirent de se penser et se définir comme un peuple), il est évident que cela ne peut pas se faire au détriment des droits des Palestiniens.
Car le soutien des non-juifs au sionisme est aussi un antisémitisme, au sens littéral celui-là, en ce qu’il défend et avalise un projet de nettoyage ethnique de la Palestine par l’expulsion de la majorité de sa population autochtone arabe, donc sémite, toute religion confondue, et par l’humiliation continue, depuis bientôt un siècle de cette même population à qui l’on refuse constamment la mise en application de ses droits fondamentaux : droit au retour, droit à vivre dans l’égalité avec les populations juives sur toute la terre de Palestine, droit à l’autodétermination. Les représentations que les Occidentaux se font des Palestiniens sont entièrement inspirées des tropes coloniaux et du suprémacisme blanc. Ainsi, pour ceux d’entre nous qui ne vont pas jusqu’à considérer, comme Mark Twain, que les Palestiniens rendent « l’homme blanc nerveux et mal à l’aise et lui donne même l’envie d’exterminer toute la tribu »ix, beaucoup pensent cependant que, même si cela est un peu injuste, cette terre est tout de même mieux entretenue et gérée par des Occidentaux ou assimilés comme tels, et qui ont su faire « fleurir le désert », selon l’expression, fausse, mais communément admise.
La loi Yadan – ou ses avatars – créerait donc un précédent extrêmement grave en ce qu’elle empêcherait, d’une part, de défendre des solutions politiques, pourtant nobles et humanistes et pourtant soutenues par de nombreux Israéliens eux-mêmes, telles la création d’un état unique (binational ou démocratique classique) pour tous (Juifs israéliens et Palestiniens)x, et d’autre part, elle pourrait faire tomber sous le coup de la loi le récit historique et véridique des injustices subies par les Palestiniens depuis la création d’Israël ! Enfin, cela pourrait aussi conduire, bien entendu, à condamner toute personne qui soutiendrait ou même chercherait simplement à comprendre le contexte qui a poussé les Palestiniens, toute organisation confondue, à faire le choix de la résistance arméexi, qui est pourtant un droit qui leur est pleinement reconnu au niveau des instantes onusiennes, à condition qu’il s’exprime dans le cadre du respect des règles internationales régissant la guerrexii.
Dans le cadre d’une véritable lutte contre toutes les formes d’antisémitisme, il s’agirait, plutôt que d’assimiler la critique du sionisme à l’antisémitisme, de redécouvrir au contraire la longue et riche histoire des communautés juives européennes, en regardant en face l’ampleur des persécutions qu’elles ont subies, ainsi que les brefs mais lumineux moments de vivre-ensemble apaisés (Andalousie arabe, Occitanie et Sicile médiévales notamment), et de chercher à déconstruire les soubassements judéophobes qui sont encore au cœur d’une grande partie de la psyché européenne, et dont l’adhésion collective des non-juifs au sionisme et la croyance en l’extranéité des juifs européens révèlent l’ampleur. Mais aussi de réfléchir à l’assimilationnisme qui est encore central dans nos sociétés et qui est une violence faite aux minorités autochtones comme à celles d’origine étrangère, et leur empêche d’exister en tant que membres de la communauté nationale sans perdre leur identité et leur spécificité. Où l’on voit qu’il est beaucoup plus facile de s’en remettre au schéma colonial et raciste d’un prétendu choc des civilisations et d’un ethnisme mortifère et excluant. Où l’on comprend aussi qu’il est plus simple de traiter d’antisémites ou de racistes, afin de décrédibiliser leur parole, ceux qui en appellent, ici comme là-bas, à une société plurielle, juste et respectueuse des droits de chacune et chacun et qui n’avalisent pas les projets suprémacistes ni la loi du plus fort ou les massacres de populations. Ainsi aura-t-on dévoyé tout le sens des mots, ainsi aura-t-on rendu impossible et inopérante toute lutte authentique contre le véritable antisémitisme, mais on aura fièrement permis de poursuivre encore un peu l’occupation injuste d’une terre qui doit avoir un peu plus que des cailloux à faire fleurir pour que tout l’Empire occidental soit prêt à sacrifier le peu de valeurs qu’il lui reste afin de s’y maintenir coûte que coûte. Mais cela est (presque) une autre histoire.
iLe terme « antisémite » est d’ailleurs lui-même problématique en ce qu’il laisse penser que la haine des juifs est une haine des sémites. On devrait lui préférer un terme plus neutre – et moins antisémite –, celui de « judéophobe ».
iiMémorandum d’Edwin Montagu sur l’antisémitisme du gouvernement actuel (britannique) – Soumis au cabinet britannique en août 1917
iiiGilbert Dahan, « Quelques réflexions sur l’antijudaïsme chrétien au Moyen Âge », Histoire, économie et société, n° 3, 1983
ivVoir à ce sujet Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008
vArticle « retournement du stigmate », in Publictionnaire, Dictionnaire encyclopédique et critique des publics, Université de Lorraine
viVoir à ce sujet Antisionisme, une histoire juive, Textes choisis par Béatrice Orès, Michèle Sibony, Sonia Fayman, Syllepse Éditions, 2023
viiRappelons que l’idée sioniste n’est pas née dans les communautés juives, mais sous la plume de théologiens européens chrétiens du XVIe siècle, quelque peu farfelus et très souvent judéophobes, qui souhaitaient le « retour » des juifs en Palestine afin d’accélérer, selon eux, le retour du Messie (en France, le calviniste Isaac de la Peyrière, en Angleterre les anglicans Joseph Mede et Richard Baxter).
viiiTheodor Herzl, in L’État des Juifs (1896), cité par Sophie Bessis in « Cette extrême droite pro-Israël », Le Monde diplomatique, 2024
ixMark Twain, The Innocent Abroad, cité par Elias Sanbar, Figures du Palestinien, Folio Histoire, p. 81
xLe projet de loi Yadan stipule : « L’article 2 prévoit un nouveau délit réprimant le fait de provoquer à la destruction ou à la négation d’un État ou de faire publiquement l’apologie de sa destruction ou de sa négation. », Proposition de loi n° 575, site de l’assemblée nationale française [en ligne]
xiLe projet de loi Yadan stipule : « Il est proposé de sanctionner : – des propos publics présentant des actes de terrorisme comme une légitime résistance. ». Et plus loin : « Le fait, pour toute personne qui, sans juger de manière favorable des actes de terrorisme ou leurs auteurs, minore, relativise ou banalise publiquement lesdits actes, ou relativise publiquement le danger représenté par les auteurs de ces actes, est puni d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. » ou « les présentent comme une légitime résistance à un État. »
xiiRésolution 3070 de l’ONU : garantit clairement le droit des peuples sous « domination coloniale et étrangère et sous emprise étrangère » de lutter pour atteindre la libération par « tous les moyens en leur pouvoir, y compris la lutte armée ».
